Critique : High Fidelity

Des fainéants dans un magasin de musique rétro chantent avec leurs cœurs dans le musical exubérant High Fidelity au Turbine Theatre.  Dirigé par Tom Jackson Greaves, cette comédie de rock parle d’amour perdu et d’albums vinyle à travers des airs entraînants et vivants.

Ce spectacle amusant explore la psyché d’hommes-enfants qui résistent aux responsabilités d’adulte, comme les étudiants dans un purgatoire éternel de frat boys qui n’ont jamais obtenu leur diplôme.  Bien que l’adolescent permanent soit un motif classique dans une multitude de récits (en particulier dans des films comme Animal HouseFailure to Launch et The Hangover), cette pièce offre une perspective supplémentaire inhabituelle, présentant l’émotivité et la réflexion de soi d’un point de vue masculin.

Avec des chansons pop très mélodieuse, une chorégraphie énergique, une intrigue touchante et une atmosphère camp, High Fidelity est un conte romantique dans lequel un rêveur délinquant se révèle comme quelqu’un de bien malgré lui.  Comme les comédies musicales sont par nature rarement des tragédies, la positivité et l’optimisme de l’œuvre ne sont pas une surprise, mais l’angoisse et l’introspection subis par les personnages créent finalement un résultat peu habituel  par opposition à la douceur sursucrée typique de ce genre.

Les performances sont dynamiques, charismatiques et bien exécutées.  La scénographie de David Shield est simple, à tel point que nombreuse accessoires, tels que les disques de 33 tours, sont invisibles et doivent être imaginés.  Cette fonctionnalité suggère que la rupture brechtienne du quatrième mur — souvent utilisée dans le théâtre britannique — nous oblige à intégrer certains éléments clés dans nos propres esprits, et elle garde ainsi le public dans le spectacle.

De même, les costumes sont plutôt décontractés, dans un style qui aurait pu facilement être porté lors des répétitions, ce qui estompe la démarcation entre produit fini et produit non fini, et donc entre performance et réalité.  Les lumières d’Andrew Exeter sont également plutôt réalistes, renforçant la même qualité.  Mais au-delà de « l’effet d’aliénation », ces éléments en fait renforcent le récit : des disques invisibles pourraient suggérer une approche illusoire de l’existence des personnages, une simplicité soulignant leurs mentalités oisives et leurs vies défaites.

High Fidelity, le roman de Nick Hornby publié en 1995, a fait l’objet de nombreuses adaptations. Cinq ans plus tard, le lieu de l’histore  fut transposé du nord de Londres à Chicago pour un long métrage mettant en vedette John Cusack.  En 2006, l’adaptation musicale de Broadway l’a encore déplacé, cette fois à Brooklyn. High Fidelity à Broadway n’a pas connu le même succès que le films et le roman. Cette version de Tom Kitt et d’Amanda Green a fermé après seulement 14 représentations et 18 avant-premières.

C’était donc assez surprenant de voir un tel échec annoncé comme la première production musicale du nouveau Turbine Theatre. Et il est encore plus étonnant de découvrir, grâce à des retouches judicieuses, que High Fidelity est capable d’être bien meilleur que ne le laisserait penser son destin catastrophique à Broadway.

La clé pour retrouver le charme de cette comédie musicale a été de ramener le lieu à sa source : un magasin de disques miteux à Camden Town dans les années 1990. Le comédien et interprète Vikki Stone a pris le livre de David Lindsay-Abaire et les paroles de Green et assure leur authenticité.  Ainsi, la première chanson du spectacle, « The Last Real Record Store », devient « The Last Real Record Shop ».

Un tel changement peut sembler mineur et subtil, mais il fait que cette version soit plus fidèle au roman. L’histoire reste la même : Rob (Oliver Ormson), propriétaire du magasin, a été abandonné par sa petite amie, Laura, de Shanay Holmes, et il veut la reconquérir.

La nature obsessionnelle avec laquelle Rob poursuit Laura (multiples appels tous les jours à son domicile et à son bureau), pourrait être qualifiée d’harcèlement. Et tandis que Ormson garde les pitreries de Rob dans l’acceptabilité, il a un regard maniaque dans ses yeux assez menaçantes.

Robbie Durham et Carl Au apportent des niveaux d’énergie très différents en tant qu’assistants dans la boutique de Rob — Barry (Durham) est un fanboy agressif, l’opposé de Dick (Au), un homme passif et serviable. En compétition pour les affections de Laura, Robert Tripolino domine tous ses scènes comme le gourou tantrique Ian, le personnage le plus absurde du show ! 

Dans le rôle de Laura, Holmes manque parfois un peu de présence, à tel point que Liz (Bobbie Little), l’amie qui joue le rôle d’intermédiaire, finit par presque devenir un personnage beaucoup plus défini et intéressant.

Eleanor Kane est une merveille dans le rôle d’un fantôme de l’une de anciennes relations de Bob vouées à l’échec, et aussi dans le rôle de Marie, une auteure-compositrice-interprète américaine avec qui il a eu une brève aventure. Joshua Dever nous impressionne également ; ses imitations de Neil Young et de Bruce Springsteen sont les points forts de l’Acte II.

Malgré ses qualités manifestes, la musique de Kitt ressemble toujours à tant de comédies musicales génériques qui ont sorties au milieu des années 2000. Il est révélateur que les moments musicaux les plus intéressants de la série soient ceux où la partition imite délibérément les styles de musique que Rob vend dans sa boutique, et il y a trop d’autres moments où l’œuvre de Kitt (interprété par un groupe de rock sous la direction de Paul Schofield) tombe  un peu à plat.

Le livre et les paroles sont finalement supérieures à la musique, mais le metteur en scène Tom Jackson Greaves à pourtant réussi à conférer au tout une atmosphère conviviale et détendue. 

L’effet général est celui d’une comédie musicale qui, après avoir tenté sans succès de devenir un spectacle à grande échelle, a trouvé son écrin idéal , à la fois sur le plan géographique et sur le plan de la taille du théâtre . High Fidelity avait peut-être mérité d’être un échec pour Broadway, mais sa place en tant que nouvelle œuvre dans le London fringe semble beaucoup plus sûre.

Ce transfert réussi montre une fois de plus qu’un flop à Broadway n’est jamais définitif. Et quelles chances nous donne le l’off West End de nous faire découvrir des œuvres qui seraient sinon à jamais tombées dans l’oubli. Dommage qu’il n’en soit pas de même pour l’off- Broadway. Merci au Turbine Theatre, en tout cas, pour ce nouveau venu dans le paysage théâtral londonien. 

N’hésitez donc pas à le découvrir dans le quartier magnifiquement re-valorisé de Battersea jusqu’au 7 décembre. 

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